Le Mexique organise la riposte face à Donald Trump

LE MONDE | 06.08.2016 à 09h58 | Par Frédéric Saliba (Mexico, correspondance)

« Le Mexique et les Etats-Unis sont des alliés », martèle la ministre mexicaine des affaires étrangères, Claudia Ruiz Massieu, en réaction aux propos xénophobes de Donald Trump. La diplomatie du Mexique se mobilise pour contrer le programme anti-mexicain du candidat républicain à l’élection présidentielle américaine. L’idée étant de transformer la diaspora mexicaine aux Etats-Unis en groupe de pression.

« Quand on vous insulte, il y a une réaction », avait lâché devant la presse, le 19 juillet, Carlos Sada, ambassadeur du Mexique à Washington, en marge de la convention républicaine. Le diplomate réagissait aux formules à l’emporte-pièce prononcées depuis des mois par M. Trump contre les immigrés mexicains, décrits comme des « criminels » et des « violeurs ». Le candidat républicain veut construire un mur le long de la frontière entre les deux pays, financé par les Mexicains. Il promet aussi de renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, jugé défavorable aux Américains.

« Des mesures protectionnistes provoqueraient un tsunami sur l’économie du Mexique, dont 80 % des exportations sont destinées aux Etats-Unis, s’inquiète Iliana Rodriguez, spécialiste des relations internationales à l’Institut technologique de Monterrey. Pis, une persécution migratoire pourrait frapper six millions de Mexicains sans papiers aux Etats-Unis. »

Les présidents mexicain, Enrique Peña Nieto, et américain, Barack Obama, à Washington, le 22 juillet 2016.

Six millions d’emplois

En mars, le président mexicain, Enrique Peña Nieto, avait condamné le discours de M. Trump, qu’il avait comparé à ceux, « populistes », d’« Hitler » et de « Mussolini ». Depuis, il a adouci ses propos pour éviter la confrontation. Mais, en coulisses, son gouvernement a lancé une profonde restructuration diplomatique. Un nouvel ambassadeur et un secrétaire d’Etat ont été nommés, 29 des 50 consuls aux Etats-Unis ont été remplacés.

En avril, M. Sada a succédé à l’ambassadeur Miguel Basañez, en poste à Washington depuis seulement sept mois. Ancien consul à New York, à Chicago puis à Los Angeles, M. Sada est un fin connaisseur de la communauté mexicaine et des questions migratoires aux Etats-Unis.

Dans la foulée, Paulo Carreño a été nommé secrétaire d’Etat chargé de l’Amérique du Nord. Cet ancien responsable de la « marque pays » – service au sein de la présidence chargé de valoriser l’image du Mexique à l’étranger – se charge de la stratégie de communication, alors que M. Sada mobilise ses réseaux politiques. Leur tâche est délicate : « Pas question de s’immiscer dans le processus électoral ni d’entrer dans un concours de déclarations stridentes qui serait contre-productif », confie M. Carreño.

Depuis avril, Mme Ruiz Massieu s’est rendue à onze reprises de l’autre côté de la frontière et a accordé plus de 200 interviews à la presse américaine et mexicaine. Son message souligne l’importance des liens entre les deux pays : leurs échanges génèrent un million de dollars par minute ; six millions d’emplois en dépendent aux Etats-Unis. Le message vise aussi à contrer les idées reçues sur l’avalanche migratoire mexicaine. Selon les sondages, la majorité des Américains pensent que l’immigration clandestine mexicaine augmente. Pourtant, les flux migratoires sont au point mort depuis 2012, lié à une vague de retours au Mexique.

Selon M. Carreño, la priorité reste de mobiliser la diaspora mexicaine : « Notre communauté doit mieux faire connaître le poids économique et social des Mexicains aux Etats-Unis. » Ils sont 35 millions à y vivre, soit 11 % de la population. Parmi eux, 18 millions sont américains, 11 millions sont détenteurs d’un visa.

« Politique de l’autruche »

Claudia Ruiz Massieu et sa nouvelle équipe diplomatique multiplient les rencontres pour créer un réseau de journalistes, d’élus, d’entrepreneurs ou d’universitaires membres de la communauté mexicaine. La ministre et ses 50 consuls aux Etats-Unis ont participé, début juin, aux rencontres du Comité juif américain, profitant d’ateliers et de conférences sur les techniques de lobbying.

Depuis leur investiture, le gouvernement mexicain assure « vouloir dialoguer » sans distinction avec les deux candidats, républicain et démocrate. Mme Ruiz Massieu a même déclaré que son gouvernement est disposé à « actualiser » l’Alena.

Cette stratégie ne fait pas l’unanimité au Mexique. Le célèbre historien Enrique Krauze dénonce une « politique de l’autruche » dans une tribune publiée dans le quotidien espagnol El Pais du 27 juillet. Comme d’autres intellectuels, M. Krauze fustige aussi la passivité des partis politiques, « obsédés par la course à la présidentielle de 2018 ». Et Iliana Rodriguez d’ajouter : « La réponse du gouvernement est tardive et timide, alors que M. Trump fait des Mexicains des boucs émissaires depuis un an. »

Le président mexicain fait fi des critiques, répétant que Mexico ne paiera pas la construction du mur frontalier. Le 22 juillet, à Washington, M. Peña Nieto a rencontré son homologue américain, Barack Obama, pour la seconde fois en moins d’un mois. « Les démocrates tendent la main aux Mexicains face au durcissement de la posture des républicains », analyse Mme Rodriguez, qui rappelle que le « vote latino » avait joué un rôle-clé dans la réélection de M. Obama en 2012.

Source: http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/08/06/le-mexique-organise-la-riposte-face-a-donald-trump_4979195_829254.html#s3ILpIe61tQw5uKe.99

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