Les artistes cubains face à la déferlante américaine

LE MONDE | 08.08.2016 | Par Isabelle Piquer (La Havane (Cuba)

Depuis sa réconciliation avec les Etats-Unis en décembre 2014, Cuba est à la mode – un engouement qui se vit à la fois avec enthousiasme et inquiétude dans les milieux artistiques de l’île. Le rapprochement entre La Havane et Washington ne risque-t-il pas de lui faire perdre son identité ? L’arrivée de nouveaux mécènes pourrait-elle ouvrir le champ à la création d’espaces de revendication ? Ou, au contraire, entraîner une commercialisation à outrance ?

La promesse d’ouverture économique a déjà changé le paysage de la capitale. Rêvant de nouveaux acheteurs, les jeunes créateurs ouvrent leurs ateliers, des particuliers organisent des accrochages dans leur salon, contournant la tutelle de l’Etat qui, pour l’instant, les laisse faire. Les artistes plus établis, qui n’intéressaient que des collectionneurs avertis, voient débarquer dans leurs studios des touristes avides de souvenirs culturels.

Un grand nombre d’espaces d’exposition privés ont ainsi surgi à La Havane. A tel point que « l’on ne sait plus si l’artiste vous invite véritablement à partager son œuvre et son lieu de travail, s’il s’agit d’une mise en scène, à mi-chemin entre le showroom et la galerie, ou si cet espace n’existe que le temps d’une biennale, d’une vente ou d’une saison touristique », se lamente Cristina Vives, l’une des pionnières de l’art indépendant à Cuba.

Statut particulier

« L’intérêt pour les artistes cubains est tel que certains collectionneurs préfèrent acheter maintenant car ils tablent sur une envolée des cotes », affirme Luis Miret, directeur de la Galeria Habana et doyen des galeristes cubains. Ce n’est pas nouveau. « Les collectionneurs viennent ici depuis longtemps, via les musées et les galeries, principalement de New York », explique Lianna Rodriguez, qui gère El Apartamento, l’un de ces nouveaux espaces privés d’exposition. « En matière artistique, il n’y a jamais vraiment eu de rupture entre Cuba et les Etats-Unis », souligne Cristina Vives.

Les artistes cubains bénéficient d’un statut particulier depuis le début des années 1990. L’Etat les autorise à vendre leurs œuvres à titre privé et, privilège exceptionnel, à être payés en devises. Quant aux connaisseurs venus des Etats-Unis, le département du Trésor leur permet d’acheter de l’art à Cuba depuis 1991.

Les stars actuelles s’appellent Yoan Capote, Juan Roberto Diago, Kcho, Esterio Segura, le collectif Los Carpinteros ou Alexandre Arrechea. De nouvelles apparaissent. Ainsi, Sean Kelly, galeriste connu de New York, « est tombé sous le charme de Diana Fonseca » et lui a consacré une exposition en janvier, raconte Luis Miret.

« Les collectionneurs achètent maintenant directement aux étudiants, ce qui ne fait rien pour encourager le risque ou l’expérimentation », estime Sandra Ceballos. Cette artiste-curatrice est la cofondatrice, en 1994, d’un des premiers espaces d’art indépendant de l’île, El Espacio Aglutinador. L’ouverture de ces dernières années, souligne la plasticienne cubaine, « est avant tout commerciale, elle n’est ni artistique ni politique ». Cristina Vives, elle, craint que ne surgisse un art « redessiné à la mesure du marché », et des œuvres devenues « souvenirs de voyage ».

Car l’art cubain à la mode est l’art qui se fait à Cuba. « Il est important de ne pas renoncer à ses racines », estime Luis Miret. La nouvelle génération de plasticiens a moins de raisons de s’exiler, comme le firent de nombreux artistes au début des années 1990, durant la période de pénuries qui suivit l’effondrement du bloc soviétique, car depuis 2013 les Cubains peuvent sortir du pays sans permis.

« Je n’ai aucun intérêt à m’installer à l’étranger. Il y a trop de choses à faire ici », explique Roberto Fabelo Hung, 24 ans, membre de Stainless, un collectif qu’il a formé avec deux autres plasticiens. Travailler à Cuba n’est pas toujours facile. Peinture, canevas, glaise ou bois sont des denrées rares, la résine ou la fibre de verre, quasi introuvables. « Nous apportons ce que nous pouvons de Miami dans nos valises », raconte le jeune artiste.

Après New York, Miami ?

Quant à la cohabitation avec le pouvoir, elle ne se fait pas toujours sans accrocs. Une « prise de micro » sur la place de la Révolution, à La Havane, en décembre 2014, a valu à la vidéaste et performeuse Tania Bruguera trois jours de prison et le retrait de son passeport.

Si New York a été la ville la plus sensible à l’art cubain, Miami pourrait maintenant prendre la relève. Refuge des anticastristes, elle a longtemps considéré les artistes restés sur l’île avec méfiance. C’est moins le cas aujourd’hui. « Nous avons de plus en plus de clients qui viennent de Floride », note Sandra Borges, qui gère le studio The Merger, un collectif de plasticiens qui vend ses œuvres aux Etats-Unis. La nouvelle génération de Cubano-Américains « n’a pas les a priori de ses parents vis-à-vis de leur pays d’origine », souligne-t-elle.

Ainsi, la Foire d’art contemporain Art Basel à Miami ou le Musée Perez, du nom d’un promoteur immobilier d’origine cubaine, sont devenus les nouvelles vitrines de l’art cubain. En avril, sous l’égide du Musée Perez, des journées de « dialogues sur l’art cubain » ont réuni des artistes, des galeristes et des organisateurs d’expositions de Miami et de La Havane. « J’ai retrouvé des amis qui avaient fui l’île, confie Sandra Ceballos. Et malgré nos différends, nous avons aisément renoué le contact. » Une rencontre qui, souligne la plasticienne cubaine, « devrait marquer le début d’une nouvelle étape » entre les deux villes et, peut-être, entre les deux pays.

  • Isabelle Piquer (La Havane (Cuba))
    Journaliste au Monde
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